Recôncavo, toute une histoire!

24 juin 2011

Recôncavo

Cinq heures.

Par le capot de pont entrouvert, je pointe le bout du nez vers l’extérieur. Le soleil perce l’horizon, continue sa course pour l’éternité sur le chemin solitaire d’une trajectoire dorée, poursuivi par une armée de nuages qui tentent de le retenir. Un œil sur le thermomètre et je soupire. 23 degrés. Le pont dégouline d’une humidité qui exhale l’odeur sauvage de la forêt accumulée pendant la nuit, la même qui me rappelle vaguement, car il y a bien longtemps déjà, celle des rivières africaines ou asiatiques au moment de les embouquer.

Je trempe mes lèvres dans un café bien noir, le pose derrière l’hiloire, monte sur le pont afin de vérifier le mouillage ainsi que les autres pièces d’accastillage avant de partir à terre à bord de l’annexe. Le temps presse, c’est la marée basse. Chaque matin, je me prête à ce rituel, une indispensable routine de quelques minutes, mais aujourd’hui le temps trébuche sur un grain de sable.

Teuf, teuf, teuf…

Le moteur de l’annexe refuse de démarrer. Je peste comme un diable, grommelle entre mes dents les pires choses que les autres ne doivent absolument pas entendre et suis prêt à envoyer par le fond cette capricieuse mécanique. Encore le carburateur obstrué… par le grain de sable. Une clé de 10 ici, un coup de marteau là-bas, l’engin repose dans mes mains toutes poisseuses d’essence pendant que les eaux se retirent inexorablement autour de moi… Je m’imagine pataugeant dans la vase jusqu’au promontoire rocailleux situé à un kilomètre environ. C’est là que m’attend Cristiano avec sa voiture, la solution la plus rapide pour rejoindre Salvador depuis Maragogipe. 130Km de routes mal foutues, dangereuses, encombrées de vaches, de bicyclettes, motos taxis, autobus poussifs et quelques plaques de bitume au milieu de nids de poules régulièrement colmatés par les habitants. Une forme de civisme qui ébranlerait la conscience de certains parmi nous, portés à maugréer pour un oui, pour un non, contre les perpétuels chantiers routiers dans nos villes ou la banlieue.

Dix minutes plus tard, le moteur démarre enfin, l’annexe glisse entre les bancs de sable, dans un cortège de pétarades enveloppées de fumée bleuâtre. Impossible de passer inaperçu. Les pirogues me croisent, chargées de filets de pêche ou de passagers. On se salue, on se fait des politesses, le sourire au coin des lèvres.

– Internet ? me lance un pêcheur.
– Não, hoje Salvador !

Aussitôt l’annexe attachée au premier cocotier trouvé sous la main, nous partons, moi et 3 autres passagères avec un Cristiano hilare au volant. Mes gesticulations autour du moteur l’amusent plus que les telenovelas qui saturent à longueur de journée, parfois tard en soirée, les programmes des chaînes de télévision appartenant au réseau TV Globo. Un géant sur le marché de l’audiovisuel avec ses propres studios situés dans la périphérie de Rio de Janeiro afin d’assurer la production de séries télévisées qui n’ont certainement pas à rougir à côté des productions américaines couleur Dallas, Melrose Place ou Desperate Houswives.

Je décide d’ignorer superbement le rire de Cristiano et l’usine à rêves du Globo, en route pour Salvador, en route pour le Recôncavo et les chemins de l’histoire d’un pays, autrefois réduit à une bande étroite du littoral que les Portugais tâchaient de conserver à grand peine. Aujourd’hui, le Brésil occupe une surface égale à 15 fois celle de la France. Première puissance économique de l’Amérique latine, huitième au rang mondial.

Chercher les facteurs qui encouragèrent une telle expansion territoriale, trahirait les meilleures intentions de celui piqué par la curiosité, avide de découverte. Une entreprise hasardeuse aux effets aussi puissants qu’un somnifère ingurgité entre deux séances de tai-chi.

Je n’y résiste pas… évidemment. Entre coups de klaxons et nids de poule clairsemés sur la chaussée, je ferme les yeux.

Au commencement de tous les commencements, il y avait le pau brasil, un bois rouge prisé par les teinturiers et les européens plus tard pour fabriquer des violons. Mais aujourd’hui, Shapa et sa femme Uri travaillent le bois pour achever avec les autres le grand poteau sacré dressé au centre de la maison cultuelle. Demain connaîtra la cérémonie dédiée à la fête du Soleil. Les hommes grimperont jusque la pointe afin d’approcher l’astre solitaire en invoquant sa protection et son aide parce que c’est le shaman qui a vu, qui a dit, avec le visage grave de celui qui sait, la main décharnée par l’âge tendue en direction des eaux noires, vers un des nombreux bras de l’actuel Rio Paraguaçu.

« Là-bas,, dit-il, des choses mystérieuses se passent. Avec l’aide d’Orion, nous demanderons conseil au dieu-Soleil. »  

Suivi par le cliquetis d’osselets qu’il portait aux chevilles, il se retira dans sa case, le dos vouté, abandonnant les membres de la tribu à leur perplexité.La nuit tombait tandis que chacun s’endormait, entouré des cris du capybara, du hurlement des singes, des chants du feuillage et le murmure des esprits.

Une aube pâle et humide réveilla Uri. Quelque chose l’avait tirée de son sommeil. Quelque chose d’indéfinissable. Elle se leva, marcha jusqu’au bord de la rivière, tendit l’oreille puis sourit, aussitôt rejointe par Shapa.

« Entends-tu le uirá-purú?»*, souffla Uri.

Elle fit encore quelques pas, s’arrêta. L’eau glissait autour des jambes, pareille à une caresse à la fois douce et vivifiante. Les yeux pétillants de malice, les pieds enfoncés dans la tiédeur du limon, Uri regardait Shapa. Mais ce dernier ne partageait pas le même enthousiasme que sa femme. Les muscles crispés comme ceux de l’animal sauvage flairant un danger, la gorge nouée par une inquiétude naissante, il écouta un sifflement léger et lointain. Il n’avait certainement pas la pureté de celui émit par l’oiseau ni celui du vent dans le feuillage.

« Ce n’est pas un uirá-purú. Viens, ne restons pas ici. »

Dans le village, tous se pressaient déjà autour du shaman et de Momboré, le chef, persuadés qu’ils apporteraient une bonne explication. Mais les deux hommes se fermèrent comme des tombes, trouvant refuge derrière un silence inhabituel, indifférents aux pleurs des enfants et les masques de la peur qui tombaient sur les visages des uns et des autres. Entre-temps, le sifflement devenait parfaitement audible pour tous.

Alors, ils les aperçurent.

Deux pirogues comme ils n’en avaient jamais vu. Plus hautes, plus longues, elles flottaient dans les brumes grisâtres de l’aurore, légères, tels des fantômes enveloppés de leur linceul. À bord de la première un homme prenait appui d’une main sur une sorte de tronc d’arbre soigneusement taillé et dressé au milieu verticalement, bien plus imposant que le poteau sacré. De l’autre main, il serrait un objet étrange dont la forme rappelait vaguement le montage qu’ils réalisaient pour assembler les deux pièces de bois au faitage de leur case. Mais l’homme rendait la chose encore plus incompréhensible parce qu’il la tendait vers les nuages en psalmodiant une intarissable litanie. Elles flottaient dans les brumes grisâtres de l’aurore… … aussi légères que des fantômes enveloppés de leur linceul.

Un des nombreux de l'actuel rio Paraguaçu

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La deuxième embarcation transportait des hommes serrés comme des sardines dans leur boîte. Quelques uns jouaient cette mélodie envoutante et sinistre que le village entendait depuis le début, les autres portaient un curieux bâton dont les extrémités pointées vers les berges faisaient penser à leurs propres sarbacanes. Un filin reliait l’esquif sur les côtés d’une plateforme qui flottait au ras des eaux. Deux poutres, épaisses et grandes, grossièrement équarries, étaient arrimées à l’aide de plusieurs cordages au point de la déséquilibrer. À terre, les regards courraient d’une embarcation à l’autre, incrédules, dévorés par une insoutenable anxiété.

Quand elles parvinrent à la hauteur du village, les deux embarcations s’alignèrent bord à bord. L’homme interrompit sa psalmodie soporifique, les autres cessèrent de jouer leur musique. Tous restèrent ainsi, face à face, plongés dans un abîme de réflexions silencieuses et terribles. La forêt qui les avait protégés de la peur semblait désormais impuissante devant ces apparitions lugubres et de mauvais augure.

Le shaman murmura un mot que personne ne comprit ni le chef Momboré, ni Shapa, ni Uri, personne.

« Paranakuru.»*

Pétrifié dans la contemplation d’un adversaire redoutable et persuadé que, doté de ses vertus surnaturelles, son invulnérabilité demeurerait préservée, il toisait d’un œil méprisant, l’homme et sa bande, puis écarta les bras vers le ciel d’un mouvement lent et olympien.

« Paranakuru !», répéta-t-il d’une voix plus ferme.

L’autre, figé dans une énigmatique attente, les pieds plantés dans la poussière du bois desséché de son embarcation, adressa un signe à ses hommes qui se séparèrent afin de former trois groupes. Le premier le rejoignit pendant que le second approchait de la rive, composé d’une dizaine d’hommes équipés de leurs grands bâtons dirigés vers le shaman et les autres. Ce groupe était directement suivit par cinq hommes montés à bord de la plateforme qu’ils halaient à l’aide de longues perches manipulées à coup de gestes puissants et précis.

Lorsque les Paranakuru foulèrent le sol de leurs pieds lourds et dédaigneux, seuls le shaman, Shapa, Momboré ansi qu’une poignée d’hommes les attendaient. Les autres, les plus âgés, reculèrent tandis que les femmes et les enfants fuyaient en poussant des petits cris effarouchés.

Les étrangers, les Paranakurus, malmenèrent par principe quelques membres de la tribu choisis arbitrairement afin de marquer leur autorité, avant d’entreprendre le déchargement de la plateforme et hissèrent les poutres jusqu’au centre de la case cultuelle pour se livrer aussitôt à leur assemblage. Les paranakurus travaillaient, ne concédant le moindre mot, la moindre parole, même entre eux, la mine assombrie par une violence à peine contenue.

Ensuite ils trainèrent le shaman ainsi que Momboré jusqu’au poteau sacré qu’ils détruisirent et brûlèrent. Les deux hommes distinguèrent une silhouette estompée par les flammes qui dansaient sous leurs yeux horrifiés. Un mort-vivant, une vision. Les traits du visage émaciés, les mains osseuses serrant un livre épais contre la poitrine, elle marchait lentement vers eux pendant que les hommes paranakurus s’inclinaient respectueusement à son passage. À son cou, pendait l’objet qu’ils avaient pu apercevoir tout à l’heure. Celui-ci présentait une forme identique à celle des deux poutres couchées sur le sol. Elles se croisaient en leur milieu, reliées par des sangles de cuir afin de composer un ensemble aux dimensions impressionnantes, bien plus impressionnantes que le poteau sacré, et parfaitement symétriques.

La besogne achevée, tous se retirèrent excepté Momboré, le shaman, le mort-vivant et trois de ses comparses. Ces derniers attachèrent un bout de corde aux extrémités des poutres, les firent pivoter afin de diriger la partie inférieure au-dessus d’un trou tellement obscur et profond que certains crurent entendre une clameur monter des entrailles mêmes de la terre.

Le mort-vivant leva un bras. L’autre suivit, la main serrée sur un motif doré, gravé dans la couverture du livre, similaire au pendentif qu’il portait et reprit sa litanie obsédante, un charabia incohérent pour Shapa, Momboré, Uri, les femmes et les enfants. Incompréhensible pour eux, mais visiblement un signal envoyé aux trois hommes qui se pressèrent autour des poutres. Les cordes vibrèrent, elles se tendirent au point de presque se rompre. Agglutinés comme des abeilles sur un pot de confiture, ils tiraient, soufflaient, juraient, traînaient tous les saints de la terre aux gémonies sous le regard courroucé du mort-vivant tandis que les bouts de bois se dressèrent, oscillèrent en tous sens avant de retomber lourdement dans le trou. Le sol trembla, la tribu fit quelques pas en arrière.

Shapa sut dès cet instant, en voyant cette croix plantée à la place du grand poteau sacré, que le peuple de la forêt ainsi que son existence venaient de s’effondrer pour laisser couler désormais le sang de l’amertume dans ses veines.

Puis, sans explication, une sonnerie accompagnée d’une espèce de caquetage déchira l’air. Tous s’évanouirent un par un dans la nature, absorbés par les vapeurs d’une espèce de mouvement brownien. Un monde disparaissait. Il s’éteignait comme les étoiles balayées par une aube nouvelle.

Une sonnerie ?

Non ! Un klaxon !

Je me réveille, les yeux ouverts sur un paysage verdoyant et regarde défiler la mata atlântica avec ses îlots de pauvreté, ses localités accrochées aux souvenirs ainsi que le charme suranné de leurs richesses.

« Où sommes-nous ?

– Cachoeira.

– Cachoeira ! Seulement Cachoeira ? »

Sur la banquette arrière du véhicule, les trois femmes papotent, se défoulent dans un jacassage épuisant.

Je me ratatine sur le siège, prends un air de martyre, résigné à l’idée de supporter ce jacassage épuisant et soupir. Bonté divine !

Christiano ne me comprend pas bien sûr, mais l’expression qu’il lit sur mon visage est suffisamment explicite pour qu’il m’esquisse un sourire complice.

L’arrivée des Jésuites pour organiser une évangélisation plus ou moins forcée – plutôt plus que moins – des Indiens, ne s’entoure pas bien sûr des mêmes décors bucoliques et hallucinations de mon rêve. Les Portugais, suivis bientôt des Espagnols et d’autres, occupaient déjà le terrain depuis plusieurs décennies. Terrain… un bien grand mot.

Pourtant, ces intrépides navigateurs, assoiffés d’aventure et d’or, poussant la vanité d’étendre la souveraineté du Portugal au moins jusqu’aux Indes, décidément très prisées à l’époque, ne savaient pas vraiment sur quoi ils posaient les pieds quand à l’aube du XVIe siècle, la flottille de Cabral touchait les côtes brésiliennes, au sud de Bahia, près de Porto Seguro. Pour le dire platement, ils eurent les yeux plus grands que le ventre. Et pour grignoter vaille que vaille l’intérieur de terres, ils devaient avant tout goûter aux menus plaisirs concoctés par Dame Nature.

La mata atlântica d’hier, la forêt atlantique qui longe la côte brésilienne de Cabo De Sao Roque au Nord, jusque pratiquement le Rio De La Plata au Sud, ne possédait vraisemblablement pas la même densité végétale qu’aujourd’hui. Elle était plus riche tout comme la faune, de sorte qu’établir un avant-poste vers l’intérieur exigeait une somme de sacrifices humains et matériels considérables. S’accorder les services des habitants de la forêt n’était plus seulement un des objectifs dictés par la couronne. Sur le terrain, il devint une question de survie et de crédibilité.

La mata atlântica aujourd'hui

 Deux solutions s’offraient à ces hardis conquérants, la première qui s’énonce par la règle des 3 S, Stratégie, Souplesse et Savoir-faire, ou la manière forte. Convaincus de leur suprématie, ils choisirent la seconde. Par le sang, avec le sang tu vaincras. Par le chaos, tu domineras. Ici commence l’histoire du Recôncavo, l’épopée du Brésil intimement liée à l’exploitation diamantifère, l’or, la canne à sucre, le café et l’esclavagisme induit par ces activités.

Serait-ce vraiment d’ici, de la baie de Tous les Saints et l’état de Bahia, que les Portugais parvinrent à contrôler le nord du littoral géographiquement plus proche de la mère patrie ? Est-ce donc ici, qu’au prix de multiples déboires, ils s’installèrent cahin-caha, sur une zone de quelques kilomètres de large, comprise grosso-modo entre les actuels états du Pernambuco et d’Espirito Santo ? Ce qui n’est pas si mal tout compte fait.

Ces pionniers se heurtèrent à l’hostilité des natifs et des autres nations qui se moquaient autant des traités chèrement acquis que des jupons de la grand-mère de Manuel I, le roi du Portugal. Ce dernier ne savait plus où donner de la tête, il s’arrachait les cheveux pour résoudre le problème hautement stratégique des brèches immenses qu’il n’arrivait pas à colmater sur ses nouvelles terres. Son royaume outre-Atlantique était purement subjectif, un énorme gruyère dont les Hollandais raffolèrent pendant un bout de temps.

Pour défendre les couleurs de la bannière portugaise, il envoya plusieurs armadas composées d’équipages et groupes armés, guidés par leur soif de colonisation. Ils traversaient le Recôncavo, s’aventuraient dans le meilleur des cas à l’intérieur des terres sur une centaine de kilomètres, rarement plus, défiant les dangers de la forêt atlantique et du sertão mystérieux. Ils construisaient des fortifications avant de revenir à leur point de départ, la baie de Tous les Saints ou Porto Seguro, minés par la maladie ainsi que la guerre d’usure menée par une guérilla indienne parfaitement organisée… au début.

Ces allers et retours sur un territoire comparable à la surface occupée par le Golf de Saint-Malo, de Cherbourg à Roscoff, catalysèrent le développement du Recôncavo qui devint au fil des années une voie royale toute tracée pour entamer des explorations mieux ciblées. Celles-ci se justifièrent par des rumeurs persistantes qui faisaient état de nombreux gisements d’or et de diamants près d’un fleuve qui creusait son lit dans une sierra jaune et brillante, abondamment décrite à l’époque dans des lettres secrètes adressées au roi du Portugal João III. Pour des raisons encore inconnues aujourd’hui, elles s’égarèrent et tombèrent soit aux mains des Français ou des Espagnols.

Le sertão mystérieux ...

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

... et hostile.

 

 

 

Les Français prirent position dans la baie de Rio de Janeiro, les Hollandais, les Espagnols et les Italiens commencèrent à se balader au nez et à la barbe des Portugais dans les eaux territoriales en jouant sur le registre de la provocation.

Au cours de la seconde phase du développement géographique, les Portugais s’organisent enfin et les premières capitaineries sont implantées à l’issue d’âpres combats. Une boucherie se soldant habituellement par un massacre d’indiens ainsi qu’une faveur royale accordée au glorieux vainqueur. Une récompense qui se traduisait généralement par l’octroi de terres au mépris de leurs populations divisées à cette époque en 3 groupes linguistiques : le Tupi, le Cariri, et le Gês. Composés des tribus tupinambás, tupinaés, Maracás (seraient-ils les inventeurs de l’instrument de musique du même nom ?), paiaiás, pataxós… et patati et patata !

Le principe du Mercês (une sorte de faveur royale), largement appliqué en France, permit au roi d’imposer son autorité sur un vaste territoire en utilisant ces « valeureux conquérants » La plupart, guidés par la ferme ambition de faire fortune, se voyaient revêtus d’un titre nobiliaire pour exercer un contrôle local. Une fonction pour laquelle ils n’étaient pas préparés. Parmi les heureux bénéficiaires de cette faveur, on trouvait certains condamnés. Ils fuyaient une condamnation du Tribunal du Saint Office, préférant les flèches imbibées de curare tirées par les indiens, les horreurs des forêts et sa chaleur plutôt que les braises du bûcher.

Un système voué à l’échec.

Bilan : Vers le milieu du XVIe siècle, l’actuelle baie de Tous les Saints était le siège de luttes acharnées entre Portugais, indiens du Sertão et bandes organisées. On s’étripait, on se trucidait, on se faisait écharper le sourire aux lèvres, à coup de courbettes, au son des trompettes, en chantant. Moins d’un demi-siècle après l’arrivée des Européens, São Salvador da Bahia de Todos os Santos, la première capitale du Brésil était fondée, des milliers d’indiens capturés, déportés et poussés vers l’esclavage afin de faire tourner les engenhos de la région.

Plus tard, l’Espagne, profitant de la mort du roi Sébastião à Lisbonne et voyant d’un mauvais œil la politique expansionniste du Portugal, un petit pays qui osait braver avec insolence la cour des « grands », l’annexera purement et simplement. Excepté l’influence espagnole dans l’architecture, ce coup de force du roi d’Espagne n’aura apparemment aucun effet notable en Terra de Santa Cruz* qui semble bel et bien décidée d’écrire ses premières pages d’histoire sous la plume portugaise. Les Hollandais, ennemis invétérés des Espagnols se payeront quelques années de villégiature au Nord avant de fuir sous les coups des populations locales déjà métissées, l’héritage des ethnies indiennes, Arawak, Guarani, Sapupé, Tupi s’estompant avec la culture des colons et les cultures de tabacs.

Que nous a légué cette période agitée ?

Abstraction faite de l’époque coloniale que nous connaissons puisqu’elle est indissociable de notre histoire, rien… Rien en apparence du point de vue purement factuel.

Où sont passés les Shapa, les Uri, les chefs Monboré, les shamans ?

Il arrive qu’un avion, un hélicoptère survole une de ces tribus, entièrement coupée du monde civilisé Echanges traditionnels de bons procédés. Lancés de fléchettes empoisonnées en guise de bienvenue d’un côté et photos de l’autre pour assurer « la une » de l’actualité avant de retomber dans l’oubli.

Ces hommes dont les ancêtres furent embrigadés jadis dans une religion où la foi ne les concernait guère, chassés par le feu des mousquets, fuyant la férocité du blanc, tous s’égaillèrent dans les brumes et fourrés impénétrables de la forêt amazonienne infestée de bestioles qu’il valait mieux tenir à une distance respectable. Un écosystème complexe, à présent menacé, mais qui est encore loin de dévoiler ses mystères. À l’époque, il s’agissait aussi de la meilleure protection contre les maladies importées par ces envahisseurs dénués de tous scrupule. Evaporées, introuvables, les tribus disparurent, emportant avec elles, sans aucun doute, des valeurs humaines fondamentales, érodées par nos siècles d’incessantes querelles, d’intrigues, de trahisons et de conquêtes. Disparus la magie et les secrets qui entouraient leurs rites initiatiques. D’une richesse dont les civilisations futures auraient pu tirer parti si elle n’avait pas été gaspillée sur l’autel de l’orgueil et de la stupidité, il subsiste seulement les fragments d’une tragédie humaine aux dimensions tellement pharaoniques que sa reconstitution appartient au domaine de l’utopie.

Malheureusement on ne peut pas réécrire l’histoire et même si ce privilège nous était accordé, nous ne pourrions qu’émettre de vagues hypothèses sur, par exemple, les mécanismes employés par les indiens pour communiquer entre eux, leur écriture.

Dérivés du groupe linguistique guarani qui s’étendait du Nord du Brésil jusqu’au rives du Rio de la Plata, certains idiomes ne contenaient pas de substantifs, le genre féminin ou masculin n’existait pas et la grammaire reposait sur une architecture particulièrement simple, une conjugaison rudimentaire.

Dès leur arrivée, les Jésuites, soucieux d’établir le plus rapidement une passerelle avec le monde « païen », développèrent la lingua geral dérivée du tupi afin de diffuser « la bonne parole » avec pour effet immédiat la sédentarisation des ethnies indiennes et l’érosion des langues originelles.

Un constat qui dérange nos éminents anthropologues, archéologues et linguistes aux esprits rêveurs, confrontés quotidiennement à ces innombrables énigmes enrobées de fantastique et sorcellerie où l’imaginaire se soude au réel. Mais les esprits sont comme des parachutes. Pour qu’ils fonctionnent, ils doivent s’ouvrir comme le disait de manière plutôt imagée Louis Pauwels. En acceptant de s’ouvrir, de se laisser porter par les mystères, la sémantique indienne les ramènera toujours à la même question, plus fondamentale et dérangeante pour ce besoin constant de préserver coûte que coûte une inviolable éthique dont notre histoire se nourrit depuis les premiers matins de l’humanité.

Une question que voici :

Malgré une syntaxe dépouillée, presque insignifiante, par queltour de passe-passe les indiens parvenaient-ils à préserver la mémoire de leur passé et véhiculer l’information avec autant de précision que la nôtre avant l’arrivée des Jésuites?

La réponse se situe peut-être dans une relation à mi-chemin entre les subtilités de la langue et sa grammaire ou encore dans une sorte de convergence de trois courants de communication différents, une espèce de langage à trois composantes : gestuelle, picturale et orale. Un peu comme le langage gestuel utilisé par les sourds en regard du langage parlé. Les milliers de gravures rupestres présentes en terre bahianaise ainsi que le Recôncavo constitueraient un indice confirmant cette hypothèse.

 

Une main, un rongeur, un lézard, un soleil? Des centaines de gravures rupestres.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, dans chaque Brésilien et Brésilienne coule désormais un peu de sang portugais, espagnol, allemand, hollandais, japonais, français, italien, Maracás, tupinaés, pataxós… et patati ! Et patata !

Ouf ! Je l’ai dit, je l’ai écrit. Si vous êtes arrivé à la fin de ces pages, vous méritez la Légion d’honneur. Pourquoi pas ? Madonna l’a bien reçue, elle! Et, à part celui qui la lui accordée à l’époque, personne ne peut dire vraiment pourquoi.

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